Prenez votre temps (pour comprendre)
Ouvrage regroupant trois articles de
Mark Seal parus dans Vanity Fair courant 2009
Traduction française, Allia, 2010.
« Madoff, l'homme qui valait
cinquante milliards » part de l'arrestation de Bernard Madoff
qui eut lieu le 11 décembre 2008. Le journaliste Mark Seal publie
une enquête de près de 50 feuillets*, dans le magazine américain
Vanity Fair d'Avril 2009. Moins de quatre mois plus tard. Il y explique
avoir interrogé une centaine de personnes, entourage et victimes de
l'escroquerie inclus. De New York à la Floride. L'enquête dévoile
les conséquences de l'arnaque de Madoff sur ses victimes et tente de
comprendre de quelle façon Madoff a bien pu berner autant de
personnes riches.
140 feuillets sur six mois
L'ouvrage des éditions Allia rassemble
cette enquête et deux autres articles publiés par Vanity Fair,
d'une taille égale. « Hello Madoff ! », publié en
juin 2009, s'appuyant sur le témoignage de
la secrétaire de Bernie Madoff (obtenu grâce à l'immense travail de la première enquête). « Ruth's World »,
portrait de la femme de Madoff, Ruth, qui se termine par une réponse
de Ruth Madoff. Cet article a été publié en septembre 2009 dans le
même magazine. En gros, 140 feuillets autour de l'affaire Madoff
parurent en six mois dans Vanity Fair. Aucun titre de la presse
française ne publierait aujourd'hui une telle somme. Au tarif
minimal de celle-ci, Mark Seal, s'il était pigiste en France, serait
rémunéré en tout un peu plus de 9 000 euros nets, frais non
compris. Rien de magnificient pour six mois de travail.
En quête
Sur le fond, les trois enquêtes sont
passionnantes, étayées, documentées, peuplées de personnages. On cerne sans
jamais l'entendre Bernie Madoff, on le voit dans son bureau. On sent
qu'il a berné son monde, même ses plus proches amis. Sans
explication roborative sur ce qu'est un schéma de Pronzi, par exemple. Mais, il
est impossible de savoir au bout de l'enquête s'il était le seul au
courant. Dans un monde d'apparence, on ne sait pas qui a
véritablement été bluffé. Mark Seal cherche, montre les riches
perdus d'avoir laissé filé quelques millions de dollars, avance
encore, interroge, décrit. Il s'en tient souvent aux faits. Révèle
que Madoff était un névrosé obsessionnel mais en montre aussi
l'humanité. Loin de la figure de méchant ultime du capitalisme.
D'un pan de la réalité à un autre, sans manichéisme
Sa grande prouesse est de rendre les enquêtes vivantes. On imagine la somme d'entretiens,
d'informations collectées et il nous promène avec talent dans cet
univers. Passant d'un personnage à un autre. Il éclaire des pans de
la réalité, l'un après l'autre. Il parvient à ne pas tomber dans
la démonstration stricto sensu. Mark Seal construit son travail avec l'honnêteté
du « je », incarnant le journaliste en action dans les
articles.
Ses trois enquêtes doivent comporter
chacune un cohérence interne. Je ne l'ai pas décelée complètement.
Mais en fermant l'ouvrage, le lecteur a une idée assez subtile, non
manichéenne, de l'univers de Madoff. Et la conviction que même les
hautes sphères de la société ne sont pas à l'abri de
manipulations insensées, menées par des gens intelligents, avides
d'argent et de luxe, plutôt que de pouvoir.
Pour arriver à montrer cela à un lecteur respecté, trois
feuillets, deux encadrés, un schéma et un avis d'expert, aussi
efficaces soient-ils, ne suffiront jamais.
*Un feuillet correspond à 1 500
signes (espace compris), c'est la norme de référence en presse
écrite. En France, le tarif syndical, minimal, du feuillet pour les
journalistes pigistes tourne autour de 65-70 euros nets. En France
toujours, un article sur le net de plus de deux feuillets est
considéré dans la profession comme illisible car trop long. « Le lecteur
décroche », entend-on.
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