5 mai 2012

Notes sur « Madoff, l'homme qui valait cinquante milliards » par Mark Seal


Prenez votre temps (pour comprendre)

Ouvrage regroupant trois articles de Mark Seal parus dans Vanity Fair courant 2009
Traduction française, Allia, 2010.

« Madoff, l'homme qui valait cinquante milliards » part de l'arrestation de Bernard Madoff qui eut lieu le 11 décembre 2008. Le journaliste Mark Seal publie une enquête de près de 50 feuillets*, dans le magazine américain Vanity Fair d'Avril 2009. Moins de quatre mois plus tard. Il y explique avoir interrogé une centaine de personnes, entourage et victimes de l'escroquerie inclus. De New York à la Floride. L'enquête dévoile les conséquences de l'arnaque de Madoff sur ses victimes et tente de comprendre de quelle façon Madoff a bien pu berner autant de personnes riches.

140 feuillets sur six mois
L'ouvrage des éditions Allia rassemble cette enquête et deux autres articles publiés par Vanity Fair, d'une taille égale. « Hello Madoff ! », publié en juin 2009,  s'appuyant sur le témoignage de la secrétaire de Bernie Madoff (obtenu grâce à l'immense travail de la première enquête). « Ruth's World », portrait de la femme de Madoff, Ruth, qui se termine par une réponse de Ruth Madoff. Cet article a été publié en septembre 2009 dans le même magazine. En gros, 140 feuillets autour de l'affaire Madoff parurent en six mois dans Vanity Fair. Aucun titre de la presse française ne publierait aujourd'hui une telle somme. Au tarif minimal de celle-ci, Mark Seal, s'il était pigiste en France, serait rémunéré en tout un peu plus de 9 000 euros nets, frais non compris. Rien de magnificient pour six mois de travail.

En quête
Sur le fond, les trois enquêtes sont passionnantes, étayées, documentées, peuplées de personnages. On cerne sans jamais l'entendre Bernie Madoff, on le voit dans son bureau. On sent qu'il a berné son monde, même ses plus proches amis. Sans explication roborative sur ce qu'est un schéma de Pronzi, par exemple. Mais, il est impossible de savoir au bout de l'enquête s'il était le seul au courant. Dans un monde d'apparence, on ne sait pas qui a véritablement été bluffé. Mark Seal cherche, montre les riches perdus d'avoir laissé filé quelques millions de dollars, avance encore, interroge, décrit. Il s'en tient souvent aux faits. Révèle que Madoff était un névrosé obsessionnel mais en montre aussi l'humanité. Loin de la figure de méchant ultime du capitalisme.

D'un pan de la réalité à un autre, sans manichéisme
Sa grande prouesse est de rendre les enquêtes vivantes. On imagine la somme d'entretiens, d'informations collectées et il nous promène avec talent dans cet univers. Passant d'un personnage à un autre. Il éclaire des pans de la réalité, l'un après l'autre. Il parvient à ne pas tomber dans la démonstration stricto sensu. Mark Seal construit son travail avec l'honnêteté du « je », incarnant le journaliste en action dans les articles.
Ses trois enquêtes doivent comporter chacune un cohérence interne. Je ne l'ai pas décelée complètement. Mais en fermant l'ouvrage, le lecteur a une idée assez subtile, non manichéenne, de l'univers de Madoff. Et la conviction que même les hautes sphères de la société ne sont pas à l'abri de manipulations insensées, menées par des gens intelligents, avides d'argent et de luxe, plutôt que de pouvoir.
Pour arriver à montrer cela à un lecteur respecté, trois feuillets, deux encadrés, un schéma et un avis d'expert, aussi efficaces soient-ils, ne suffiront jamais.


*Un feuillet correspond à 1 500 signes (espace compris), c'est la norme de référence en presse écrite. En France, le tarif syndical, minimal, du feuillet pour les journalistes pigistes tourne autour de 65-70 euros nets. En France toujours, un article sur le net de plus de deux feuillets est considéré dans la profession comme illisible car trop long. « Le lecteur décroche », entend-on.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire