Ce reportage a été effectué et écrit au début du mois d'octobre 2008, avant que la crise du lait n'explose véritablement. Les choses ont évolué depuis. C'est un document de travail et une pièce à inclure dans un dossier traitant de cette crise qui secoue les laitiers français et la Bretagne, en tête des régions productrices.
Crise laitière : Un producteur inquiet mais responsable
Eric Duverger, producteur de lait à Montauban de Bretagne, travaille avec Entremont-Alliance. Sa survie au quotidien pourrait être menacée en raison des erreurs stratégiques du groupe fromager. Le producteur est inquiet mais garde, lui, les pieds sur terre. Reportage
Ce matin-là, deux heures après le début de la traite, la vingtaine de vaches d’Eric Duverger paissent paisiblement dans un pré, un des 21 hectares de l’exploitation. Au Tréhan, lieu-dit sur la commune de Montauban de Bretagne (Ille et Vilaine), le producteur de lait de 43 ans attend le passage du camion-citerne d’Entremont. Bottes en caoutchouc, combinaison verte et rouge, cheveux poivre sel, l’homme est souriant. "Il faut vivre de son métier mais pas en être prisonnier ", dit-il. L’ancien des Jeunes Agriculteurs (proche de la FNSEA) a rejoint en 2004 la Confédération Paysanne. Celle-ci soutenait son projet d’installation, autonome d’un point de vue économique et environnemental. La FNSEA le jugeait trop modeste, seulement 165 000 litres de lait par an, bien qu’il " nourrisse son bonhomme ", selon Eric Duverger. Aujourd’hui c’est l’inquiétude qui domine chez lui. Dans un courrier, début octobre, Christian Mazuray, le président Entremont-Alliance, lui a annoncé que le groupe fromager ne pourrait payer que 272 euros les 1000 litres de lait, 70 de moins que prévu. Le groupe est revenu depuis sur ses positions mais les mots " temps difficiles " restent à l’esprit d’Eric Duverger. Le groupe Entremont-Alliance va mal, perd de l’argent tous les mois selon les dirigeants qu’il a croisés dernièrement en réunion.
"Socialement ça va écrémer"
"Depuis 12 mois, les charges ont augmenté de 15 %. Le coût de production est d’environ 270 euros pour 1 000 litres. Nous n’acceptons pas un prix (ndla : 272 euros) qui ne rémunère pas notre travail. " Les journées d’Eric sont longues, rythmées par les traites de 7 heures 30 et 17 heures 30, sept jours sur sept. Assis dans son bureau spartiate, qui jouxte la salle de traite et sa prenante odeur de lait, il craint une libéralisation du marché, où seuls les plus résistants survivront : " Si les prix reste à 270 euros sur un an, socialement ça va écrémer. Ceux qui ont fait de gros investissements ou les jeunes qui sont souvent les plus endettés ne tiendront pas. " Dans la profession, 28% ont moins de 40 ans. Eric sort une feuille de papier où il a noté le prix des 1000 litres de lait depuis 2005. Malgré le recul d’Entremont, pour octobre 2008 il a laissé écrit au crayon à papier " 272 ? ". " Tant que l’argent n’est pas sur notre compte, on ne sait pas à quel prix nous allons être payés. Il y a une perte de confiance envers Entremont, nous sommes devenus méfiants. " Lui doit pourtant prévoir pour rembourser ses crédits et nourrir sa famille."
La vérité est ailleurs
A 9 heure 45, le camion du collecteur de lait d’Entremont arrive au Tréhan. Comme tous les deux jours, le chauffeur collecteur vient vider avec un tuyau le tank à lait pour en apporter le contenu à l’usine, située sur la commune. Le lait entrera dans la composition de l’emmental ou dans le beurre-poudre, ce produit industriel dont le cours actuel chute tant qu’il menacerait la survie de l’entreprise. C’est aussi par ce chauffeur à la combinaison grise que le courrier d’Entremont Alliance arrive. Le producteur demande comment ça se passe en ce moment à l’usine. Réponse du chauffeur : "On ne sait pas grand-chose. Au printemps, on amenait beaucoup le lait, on pensait que ça allait bien. On ne savait pas qu’il y avait déjà beaucoup de meules en stock dans les entrepôts. C’est plus tard qu’un technicien me l’a dit, par hasard. " Entremont n’a pas su éviter la surproduction. Replaçant le tuyau sous son camion, le chauffeur plaisante avant de repartir : " Entremont c’est X-Files : la vérité est ailleurs ! ". Éric Duverger s’interroge lui aussi. " Entremont dépend de décisions d’actionnaires auxquelles on ne participe pas. On nous dit que le déficit se creuse mais où est la vérité ?".
Il raconte le dilemme actuel des producteurs au moment de défendre leurs intérêts menacés : " On est tous dans le même bateau ! Nous, producteurs, devons être responsables vis-à-vis d’Entremont. Nous devons à la fois nous défendre et avoir en même temps en tête les emplois qui sont en jeu dans les usines de Montauban, Malestroit, Guingamp, Loudéac et Carhaix."
China Shipping
Trois kilomètres plus loin, à l’usine du fromager un camion semble en train d’être chargé. Son chauffeur somnole dans la cabine. Entremont est un groupe mondial, et semble un peu perdu : sur le container vert est écrit " China Shipping ". La remorque est immatriculée en Charente-Maritime, le camion dans le Pas de Calais. Quelques minutes plus tard, l’attelage hétéroclite se lance sur la quatre voies vers Rennes, tanguant lourdement sur la chaussée.
NA, octobre 2008. Droits réservés.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire