26 avr. 2013

Notes sur "Chronique d'une mort annoncée" de David Grann

Savoir raconter

in New Yorker, avril 2011, tr. fr., in Feuilleton n°2 hiver 2012, republication Allia, 2013
Localisation : Guatemala
Temporalité : 2009-2011

L'enquête de David Grann, titrée en français Chronique d'une mort annoncée, est une pièce importante dans le dossier de la narration journalistique.
L'histoire que le journaliste américain raconte dépasse l'entendement. En voici une esquisse à gros traits : Un avocat du Guatemala enquête en 2009 sur les assassinats d'un industriel et de sa fille, qui a une intense liaison secrète avec l'homme de loi. L'avocat, Rodrigo Rosenberg, meurt de plusieurs balles et une vidéo posthume émerge où il accuse le président du Guatemala et quelques proches de sa mort et de celles de l'industriel et de sa fille. Vidéo engendrant un scandale national dans un pays portraitisé par Grann comme gravement corrompu. Une enquête internationale et neutre se met en branle qui, menée par un juge espagnol, aboutit à la conclusion que l'avocat, persuadé de ses accusations, a commandité son propre assassinat.

L'intérêt plutôt que l'efficacité
L'enquête est magistrale par sa mise en scène d'une histoire extraordinaire. Le lecteur est baladé, enchaîne les portraits, les éléments de contexte, les scènes dans une chronologie habile et une atmosphère de complot, dont le concept-même est repensé par David Grann. Le journaliste sait où il va mais Chronique d'une mort annoncée est traversée par une volonté : raconter de la manière la plus intéressante possible cette histoire. Et non de la manière la plus efficace, au sens journalistique du terme. Il n'aurait alors suffi que d'une trentaine de lignes. Dans la revue Feuilleton, la traduction de l'article fait plus de 25 pages. Et rien n'est à mettre à la corbeille. Écrire une enquête, ce n'est pas simplement accumulé les faits bruts et les mises en contexte succintes, c'est raconter une histoire, jouer avec le lecteur, savoir créer un suspense au bon moment, savoir mettre en place une tension narrative.

Collectage et réflexion sur la vérité
Cette narration ne dissimule pas l'immense, fastidieux et passionnant travail de collecte d'informations. C'est le background, le corps du récit, le travail au quotidien abattu par David Grann pour livrer le texte achevé, mis en forme, scénarisé comme une nouvelle. Ces éléments du réel donnent sa puissance du texte. La frontière entre journaliste et écrivain est ici, ce que reconstitue Grann s'est bien déroulé.
L'article porte en effet une réflexion sur le mensonge et la vérité, l'articulation entre les deux notions est tordue, malmenée dans l'enquête même sur l'assassinat de Rodrigo Rosenberg.
La limite entre les deux, fragile, n'existant finalement dans le pays qu'est Guatemala que par la force de la vérité sur celle du mensonge. La vérité ne se confond pas avec l'aspect rationnel de la mise en récit d'une situation, aspect caractéristique, selon David Grann, de la stratégie utilisée par les complotistes pour arriver à leurs fins. Et, on en conclut à la fin de l'article que le fait que la vérité sur cette histoire se soit imposée au Guatemala atteste de l'entrée du pays dans une ère démocratique.

Thèmatiques : enquête, corruption, complot, pouvoir militaire, espionnage, vérité, démocratie

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